À la frontière franco‑suisse, le rôle de dirigeant se vit comme un défi quotidien, au cœur d’un territoire en pleine expansion. Entre deux systèmes, deux cultures et plus de 100 000 habitants en mouvement, le leadership s’y réinvente sans cesse. Une réalité que décrypte avec finesse notre invitée du jour : Sylvie DURAND.
Parcours personnel et perception de la frontière
Pouvez-vous nous présenter votre parcours personnel et politique ?
- Parcours personnel :Je m’appelle Sylvie Durand, j’ai 45 ans, j’ai deux enfants et je suis originaire du Pays de Gex. J’ai grandi à Cessy, je suis allée au collège Charpak (anciennement Le Turet) puis je suis allée au lycée international de Ferney. J’ai ensuite fait l’école hôtelière de Thonon pour un BTS, suivi d’un Master en management en hôtellerie. J’ai grandi et j’ai vécue la quasi-totalité de ma vie dans le Pays de Gex.
- Parcours politique :J’ai été élue de la minorité* pendant 6 ans lors du dernier mandat (2020-2026). Depuis mars 2026, je suis la maire de Saint-Genis-Pouilly. Je suis également suppléante de la conseillère départementale de notre canton (Saint-Genis-Pouilly) depuis juin 2021. Enfin, depuis le 22 avril dernier, je suis vice-présidente à l’agglomération (CAPG) en charge des mobilités.
Est-ce que le fait de travailler dans un territoire frontalier a changé votre vision de la politique et votre manière d’agir au quotidien ?
La partie transfrontalière est vraiment atypique. Quand on échange avec des élus français plus écartés de la frontière, ils n’ont pas du tout les mêmes problématiques que nous. Notre territoire est spécifique car toutes les communes limitrophes à une frontière rencontrent des difficultés, mais c’est encore plus « compliqué » avec la Suisse qui n’est pas dans l’espace européen. Il faut à tout prix tisser un lien et avoir une vision globale. Il existe le Pôle métropolitain du Grand Genève qui regroupe des élus français et suisses pour travailler ensemble, mais certaines décisions bloquent la collaboration. De gros projets se mettent en place (le projet FCC au niveau du CERN, le projet « Porte de France » à Saint-Genis-Pouilly) et on doit concilier avec le département, l’agglomération et la Suisse, ce qui est compliqué.
Les enjeux et les impacts de la frontière franco-suisse

Comment définiriez-vous la frontière et qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?
Elle existe aujourd’hui plutôt au niveau des lois. Physiquement, l’être humain a la possibilité de passer facilement d’un pays à l’autre. Mais la frontière est politique et se situe au niveau des législations qui sont différentes en France et en Suisse. Par exemple, au niveau du soin : on a une pénurie médicale en France, notamment dans le Pays de Gex, alors qu’il y a des hôpitaux à côté en Suisse, mais on ne peut pas y aller librement à cause de problèmes législatifs. La frontière est surtout liée aux lois européennes face à un pays qui ne l’est pas, ce qui bloque l’optimisation de l’espace.
Selon vous, la frontière franco-suisse est un obstacle ou une force ?
Clairement, c’est un obstacle. On est loin du département (Bourg-en-Bresse a du mal à comprendre les spécificités de notre territoire) et quand on veut se rapprocher de la Suisse, on se heurte à des lois et un gouvernement différents. C’est particulièrement un obstacle au niveau de la mobilité. Les projets de mobilité transfrontalière prennent énormément de temps car il faut que les deux parties se mettent d’accord, qu’une confédération valide, avec des systèmes de votations différents.
Quels sont les principaux impacts de la frontière sur la vie quotidienne des habitants (mobilités, emplois, logement et services publics) ?
- Logement : L’impact est très fort. Saint-Genis a beaucoup évolué et compte désormais plus de 15 000 habitants, mais il y a une pénurie de logements. De nombreuses personnes qui travaillent en France n’arrivent pas à se loger décemment car les loyers sont trop importants.
- Mobilité : On a un énorme travail à faire car 85 % des frontaliers prennent leur voiture individuellement pour aller travailler. Il faut modifier l’offre de transports en commun. On a aujourd’hui un goulot d’étranglement² aux grandes douanes (Ferney, Saint-Genis) et la Suisse veut fermer toutes les petites douanes.
- Services publics : C’est une grosse problématique car il est très avantageux financièrement de travailler en Suisse, compte tenu du coût de la vie élevé ici. Nous avons mis en place une politique dans notre campagne électorale pour favoriser l’accès au logement à loyer abordable pour les professions en tension (les agents du service public) afin de garantir ce service à la population.
Dans votre fonction, en quoi la frontière influence-t-elle concrètement vos missions au quotidien ?
On est dans une région où il y a un certain niveau de richesse, ce qui amène des incivilités (cambriolages, incivilités routières). C’est un territoire attractif, beaucoup de gens viennent s’y installer pour l’argent, mais on fait face à un grand désintérêt de la population pour la vie locale et un manque de lien social. Sur 14 400 habitants à Saint-Genis, on n’a que 6 150 électeurs, et seulement 44 % d’entre eux ont voté. On a une population de passage qui recherche le confort individuel et se désintéresse des services municipaux. Il y a tout un devoir d’information et de citoyenneté à effectuer pour que les gens s’approprient leur ville.
Est-ce que la proximité avec Genève, avec de nombreuses organisations internationales comme l’ONU ou encore le CERN, a un impact particulier sur le territoire ?
Un très gros impact. Saint-Genis ne serait pas Saint-Genis sans le CERN. Une très grande partie (30 à 40 %) des travailleurs du CERN habite à Saint-Genis. Cela a un impact sur le logement et la mobilité. Contrairement aux entreprises privées suisses qui proposent des plans de mobilité à leurs salariés, les organisations internationales en sont exemptées, ce qui engorge fortement les axes routiers. De plus, avec les coupes budgétaires de certaines institutions (comme on l’a vu récemment avec l’arrivée de M. Trump au pouvoir), de nombreux logements commencent à se vider à cause des départs.
Comment jugez-vous aujourd’hui la coopération franco-suisse à l’échelle locale ?
Elle pourrait être largement optimisée. Je pense qu’on manque cruellement de vrai travail collaboratif, il y a toujours un rapport de force entre les Suisses et les Français, et c’est généralement la partie française qui doit s’adapter. J’aimerais rééquilibrer cela pour que les communes du Pays de Gex travaillent en bonne intelligence pour le besoin du territoire, en arrêtant les guerres d’ego.
Solutions et politique pour améliorer le territoire frontalier
Quelles mesures concrètes souhaitez-vous mettre en place pour faciliter les mobilités transfrontalières ?
Pour optimiser l’utilisation des transports en commun transfrontaliers, il faut offrir des horaires compétitifs. Actuellement, les bus sont bloqués dans les bouchons. Notre objectif est d’accélérer la mise en site propre des transports en commun et de créer des parkings relais (P+R) pour inciter les gens à laisser leur voiture. Il faut aussi s’occuper du sud du territoire (Collonges, Bellegarde) pour orienter ces habitants vers le train.
Est-ce que la frontière influence votre priorité politique et votre programme ?
Oui, tout à fait. À l’échelle de la frontière, c’est un devoir pour nous de prendre cette réalité en compte. Mon objectif est véritablement de recréer du lien entre les différentes communes de notre région. Je souhaite que nous parvenions à nous affranchir des clivages et des bords politiques afin que nous puissions travailler intelligemment, tous ensemble, pour le développement de notre territoire du Pays de Gex.
Que faudrait-il changer ou améliorer pour garantir une bonne qualité de vie et plus de solidarité dans le territoire frontalier ?
Ce qui est compliqué ici, c’est le coût de la vie. Beaucoup de personnes se retrouvent à la rue car le système de licenciement en Suisse est très rapide. Certains reviennent en France avec des dettes et des loyers trop élevés, ce qui crée une forte précarité cachée. L’idée c’est qu’on puisse aider les associations davantage et augmenter l’action Sociales car certaines personne se retrouvent séparé à cause du coût du logement.Ces blocages entraînent de grandes difficultés financières pour les habitants, ce qui a un impact direct et lourd sur leur bien-être au quotidien et sur l’équilibre de leur famille. faudrait développer davantage le logement social, mais cela se heurte souvent à la résistance de la population. Il y a de grandes difficultés financières qui ont un impact sur le bien-être et la famille.
L’avenir de la frontière ainsi que son identité
Comment vous imaginez l’évolution de la frontière dans 10 ou 20 ans ?
La Suisse a besoin de la main-d’œuvre française, et nous avons besoin de la Suisse d’un point de vue économique. Mais le territoire a des limites foncières. Si on continue sans coordination, la frontière sera de plus en plus saturée.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux habitants du territoire frontalier ?
Ce serait bien que les habitants prennent parfois le temps de comprendre le rôle des élus et les règles auxquelles nous faisons face. J’aimerais qu’ils s’investissent en tant qu’électeurs et citoyens, et qu’ils osent venir nous poser des questions plutôt que de critiquer systématiquement sur les réseaux sociaux. Nous voulons développer des Conseils Municipaux de Jeunes (CMJ) pour inculquer ce devoir de citoyenneté dès le plus jeune âge, pour que les gens s’approprient leur ville.
Des frontières tout aussi invisibles
Est-ce que en tant que femme engagée en politique, vous avez le sentiment d’avoir parfois dû franchir d’autres frontières que les frontières territoriales ?
Complètement. En tant que femme on nous demande d’être financièrement autonomes, d’être des super mamans, de prendre du temps pour nous et pour la collectivité. Moi, je suis maman et je tiens à garder du temps pour mes enfants et mon mari. En politique, on fait encore face à des comportements masculins très marqués par le pouvoir et l’ego. Je pense sincèrement qu’une femme est plus apte à gérer qu’un homme car elle est souvent plus pragmatique, structurée, rationnelle et moins dans l’ego personnel. C’est un vrai combat pour s’imposer et remettre parfois les gens à leur place.
élue de la minorité* : C’est siéger dans une assemblée sans faire partie du groupe qui dirige.
goulot d’étranglement² : Ralentissement important de la circulation provoqué par un influx important de véhicules crée par des bouchons comme par exemple avec les grandes frontières franco-suisse du Pays de Gex ( Ferney, Saint-Genis ).
Hannaé Alvarez, Anthony Kovacs, Ambre Michoud, Rawen Aouina.