Deux Rio, une frontière : récit de vies au cœur des inégalités

Les favelas désignent les bidonvilles brésiliens, qui se situent généralement sur des terrains illégalement occupés et dirigés par des trafiquant· es de drogue. Elles existent depuis le 19ème siècle, les premiers bidonvilles sont apparus à Rio. Les personnes qui y vivent sont majoritairement pauvres et subissent des inégalités telles que des salaires peu élevés, un manque d’infrastructures, un manque d’accès à l’éducation et un sentiment d’insécurité. Ces inégalités sont souvent causées par la frontière qui sépare les quartiers riches et les favelas ainsi qu’une négligence des municipalités à l’égard de ces quartiers.

Image montrant bien cette séparation entre les favelas et les quartiers riches ici à Rocinha

Pour mieux comprendre les inégalités que subissent les habitants des favelas de Rio, nous allons nous appuyer sur l’interview de deux personnes faisant partie de la famille de Marcos, notre camarade qui est lui-même brésilien.

Aujourd’hui, nous rencontrerons la maman de Marcos afin qu’elle puisse nous parler de la vie dans les favelas de Rio et de l’impact de la frontière qui sépare les quartiers riches et les favelas.

Pour commencer cette interview, pouvez-vous nous parler de la vie dans les favelas de Rio ?

Vivre dans les favelas de Rio n’est pas facile tous les jours. Nous vivons beaucoup de difficultés, une des plus importantes est le manque d’infrastructure, parfois il y a des coupures d’électricité ou d’eau dues à l’état des bâtiments. La pauvreté est aussi très présente, je connais beaucoup de familles en situation de pauvreté et qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins. L’insécurité est aussi très présente, c’est même plus que de l’insécurité, c’est de la peur. Il y a énormément de fusillades avec la police et les narcotrafiquant· es. La plus récente est celle arrivée en avril qui a été extrêmement violente qui a tué plus de 140 personnes. Nous ne sommes pas assez aidés par Rio et les administrations ce qui rend encore plus dure la vie dans les favelas.

Comment décririez-vous la frontière qui vous sépare des quartiers riches ?

La frontière se voit très facilement par plusieurs aspects qu’ils soient physiques ou sociaux. Ce sont de grandes routes qui nous séparent, beaucoup de favelas sont construites sur des collines ou de pentes. Pour s’isoler des favelas certains habitant· es des quartiers riches construisent des grands murs ou des grandes clôtures pour se protéger. La présence policière est aussi très différente en fonction des zones ou l’on vit. Cette frontière, je ne là trouve pas seulement physique, mais aussi sociale. Les habitants des quartiers riches ont de plus gros revenus et ont accès à beaucoup plus de services. On se sent aussi très discriminé quand on se rend dans les quartiers riches. Il y a une forme de jugement, la municipalité de Rio nous néglige beaucoup en n’informant pas assez les habitant· es sur les programmes d’aides qui sont peut nombreux.

En ce qui concerne la municipalité de Rio, quelles sont les aides existantes ?

La situation est très contrastée. Il y a un sentiment d’abandon malgré certaines aides disponibles comme le plan PAC Periferia Viva pour la favela de Rocinha qui prévoit 350 millions de reias pour construire des infrastructures comme des routes, des opérations de drainage ou d’assainissement. Un autre programme existe, c’est le Morar Carioca qui a relancé des travaux dans certaines favelas avec des réseaux d’eau, d’égouts, l’éclairage et des travaux de voirie. L’Etat vient aussi de lancer des projets pour reconnaître officiellement des rues et des adresses dans la favela de Maré pour améliorer l’accès au service postier. Mais la sécurité ne s’est pas améliorée, certaines favelas sont très dangereuses, on ne se sent pas en sécurité avec de nombreuses fusillades et des violences policières.

Et est-ce que vous aller parfois dans les quartiers riches ? Comment vous y sentez vous ?

Personnellement, je me rends très rarement dans les quartiers riches, seulement si je dois vraiment me rendre en ville et passer justement par ces quartiers. Mais je connais des habitant· es des favelas qui s’y rendent pour trouver du travail, notamment dans les métiers de l’entretient, du nettoyage ou encore la construction et la restauration. Les quartiers riches offrent aussi des meilleurs services même s’ils sont très difficiles d’accès avec un faible revenu. Certains jeunes y vont pour avoir des meilleures opportunités d’avenir, car malheureusement, beaucoup de jeunes ne voient pas d’avenir dans les favelas.

En parlant des jeunes, comment vivent-ils cette séparation avec les quartiers riches ?

Je pense que les jeunes ressentent très tôt cette séparation, ils voient les quartiers riches à côté avec toutes ces grandes maisons. Ils perçoivent très vite qu’ils n’ont pas la même chance et les mêmes moyens. Beaucoup de jeunes que je connais ont grandi dans la frustration, parce qu’ils avaient l’impression d’être jugé et exclu. C’est pour cela que beaucoup de jeunes quittent les favelas, car ils n’y voient pas d’avenir hormis la criminalité qui fait énormément de dégât chez les jeunes.

Et est ce que vous avez l’impression que les habitants des quartiers riches viennent dans les favelas ?

Pas vraiment, sauf quelques touristes ou des ONG comme Terr’ativa et Terra dos Homens. Beaucoup d’habitant· es des quartiers riches ont peur de venir ici, parce qu’ils entendent souvent parler des favelas aux informations. Mais souvent de façon négative ou souvent, on montre seulement la violence ou le trafic. Cela crée beaucoup de préjugés. Je pense qu’il y a aussi une grande distance sociale, même si on vit dans la même ville, on ne se mélange pas beaucoup. Eux restent entre eux, et nous entre nous. Quand des personnes viennent ici avec l’envie de comprendre et de parler avec les habitants, ça change le regard. Elles découvrent que la favela, ce ne sont pas seulement les problèmes, c’est aussi une communauté avec beaucoup de solidarité et de culture.

À la télé, on parle souvent des favelas de manière négative qu’est-ce que les gens ne voient pas des favelas ?

À la télé, les gens voient surtout la violence ou les problèmes. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que dans les favelas il y a beaucoup de solidarité entre les habitants. Les gens partagent beaucoup, ils ne montrent pas aussi la culture, la musique, les familles ainsi que les personnes qui travaillent dur tous les jours pour construire une vie meilleure. Les personnes qui ne vivent pas dans les favelas les voient plus souvent comme un endroit dangereux, mais pour nous, c’est aussi un quartier plein de vie, avec une vraie communauté.

Est-ce que le tourisme, s’est développé dans les favelas ces dernières années ?

Le tourisme c’est beaucoup développé ces dernières années notamment à Rio, avec des points positifs et négatifs. Je pense qu’il y a des très bonnes retombées économiques pour la ville de Rio, mais malheureusement beaucoup de touristes n’ont pas conscience des dangers dans les favelas et vont dans des endroits très dangereux. Ils ne respectent pas la nature et le sure tourisme est un problème récurrent sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup d’endroits mis en avant notamment récemment avec la tendance de se filmer par un drone.

Pour terminer, comment aimeriez-vous voir évoluer les relations avec les quartiers riches, et quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes vivant dans les favelas ?

J’aimerais qu’il y ait plus de respect et moins de préjugés entre les quartiers riches et les favelas. Que l’on soit moins représenté à travers la violence. On vit tous dans Rio, mais on a l’impression d’être séparé. J’aimerais que l’on ait plus la possibilité de discuter avec la municipalité de Rio et qu’il y est plus d’opportunités notamment pour les jeunes. Et pour les jeunes vivants, ici, je leur dirais de ne pas avoir honte d’où ils viennent et de les encourager à travailler pour trouver des opportunités.

Merci d’avoir partagé votre témoignage et d’avoir participé à notre projet.

Deuxième interview :

Pour cette deuxième interview, nous rencontrons la cousine de Marcos qui est plus jeune ce qui nous permettra d’avoir un point de vue différent certaines questions aussi seront différentes.

Pour commencer, cette interview, pouvez-vous nous parler de la vie dans les favelas de Rio de Janeiro ?

La vie ici est très mouvementée, il y a toujours du mouvement, de la musique, des gens qui sortent. Tout le monde vit très proche les uns des autres, il y a une grande solidarité. Mais vivre dans les favelas n’est pas facile, on rencontre beaucoup de difficultés parce qu’il y a des problèmes de sécurité, des difficultés financières, on manque de beaucoup de choses. On apprend très jeune à aider notre famille et travailler.

Comment vous décririez la frontière entre les favelas et les quartiers riches ?

Je trouve que le plus impressionnant est que la frontière est très proche et se distingue très vite. On peut passer des favelas aux quartiers riches très rapidement. Mais même si la distance est petite, on ressent une énorme différence dans la façon de vivre. Les rues sont plus propres, les bâtiments plus modernes, il y a plus de sécurité et de services. Et surtout, les gens n’ont pas les mêmes préoccupations. Dans les quartiers riches beaucoup de personnes ont plus d’opportunités pour les études ou le travail notamment pour les jeunes. Ici, il faut souvent faire beaucoup plus d’efforts pour obtenir les mêmes choses.

Selon vous, est ce que la ville aide vraiment les habitant· es des favelas ?

Il y a certaines aides et des projets, mais pour beaucoup d’habitant· es, comme moi, pensent que ce n’est pas suffisant. On se sent souvent abandonné par Rio, surtout en tant que jeune on arrive pas à se voir un avenir dans les favelas, surtout pour les études pour avoir une bonne école il faut souvent sortir des favelas. Beaucoup de personnes aimeraient plus d’investissements dans l’éducation, les transports, les hôpitaux ou les activités pour les jeunes. Souvent on a l’impression que l’on doit compter sur nous-mêmes ou notre communauté.

Est-ce que parfois, vous allez dans les quartiers riches ? Et comment vous y sentez vous ?

Oui, ça m’arrive de me rendre dans les quartiers riches pour sortir ou aussi pour voir des amis qui y habitent et aussi pour trouver du travail. Mais je ne me sens pas toujours à l’aise. On sent le regard des gens, comme s’ils remarquaient tout de suite qu’on ne vient pas du même milieu social. Mais je ne trouve que nous, les jeunes, on se rend plus souvent dans les quartiers riches que les adultes ou les personnes âgées..

Comment les jeunes vivent cette séparation avec les quartiers riches ?

Je pense que beaucoup de jeunes ressentent de la frustration parce qu’ils voient les différences tous les jours, surtout avec les réseaux sociaux. On voit des jeunes du même âge vivre une réalité complètement différente, avec plus d’opportunités, plus d’argent et parfois moins de difficultés. Mais en même temps, beaucoup de jeunes ici sont très motivés. Ils veulent réussir, aider leur famille et construire un futur meilleur. Certains utilisent justement cette différence comme une motivation pour travailler plus dur ou poursuivre leurs études.

Et est ce que vous avez l’impression que les habitant· es des quartiers riches viennent dans les favelas ?

Pas vraiment. Il y a parfois des touristes, des journalistes ou des associations. Mais sinon les habitant· es des quartiers riches ne viennent jamais ici. Je pense qu’ils ont peur à cause de l’image des favelas dans les médias. À la télévision ou dans certains films, on montre surtout la violence et les problèmes. Donc beaucoup de gens pensent que c’est dangereux partout et tout le temps. Mais ils ne voient pas la vie quotidienne des habitant· es. Quand certaines personnes viennent ici avec l’envie de comprendre, elles sont souvent surprises par l’ambiance, la solidarité et l’accueil des gens.

Selon vous, est-ce que les réseaux sociaux peuvent changer la vision que les gens ont des favelas ?

Oui, je pense que les réseaux sociaux peuvent vraiment changer la vision des gens sur les favelas. Avant, beaucoup de personnes connaissaient seulement l’image montrée à la télévision, souvent centrée sur la violence ou les problèmes. Maintenant, avec Instagram, TikTok ou YouTube, les habitant· es peuvent montrer eux-mêmes leur quotidien. On peut voir la culture, la musique, les fêtes, les projets des jeunes ou simplement la vraie vie des familles ici. Cela permet aux personnes extérieures de comprendre que les favelas ne se résument pas à ce qu’on voit dans les informations. Mais en même temps, les réseaux sociaux peuvent aussi renforcer certains clichés si les gens montrent seulement les aspects les plus choquants pour faire des vues. Donc je pense que ça dépend vraiment de la manière dont les favelas sont représentées en ligne.

Pour finir, comment aimeriez-vous voir évoluer les relations avec les quartiers riches, et quel message voudriez-vous transmettre aux jeunes vivant dans les favelas ?

J’aimerais qu’il y ait moins de préjugés et plus de respect entre les personnes. On vit dans la même ville, mais parfois, on a l’impression qu’il existe deux mondes séparés. Ce serait bien qu’il y ait plus de dialogues et surtout plus d’égalité dans les opportunités. Et pour les jeunes de mon âge vivant dans les favelas, je voudrais leur dire que les difficultés ne doivent pas définir leur futur. Même si le chemin peut être plus compliqué, ils doivent continuer à croire en leurs capacités, en leurs rêves et essayer de construire la vie qu’ils veulent.

Merci d’avoir partagé votre témoignage et d’avoir participé à notre projet.

Pour illustrer de façon visuelle, nous vous proposons une carte des municipalités de Rio.

À travers ces témoignages, c’est toute la réalité d’une ville divisée qui apparaît. Derrière les paysages célèbres de Rio de Janeiro, des milliers de vies se construisent au quotidien dans des conditions très différentes. Une frontière visible et bien réelle qui continue de séparer ces deux mondes.

Écrit par :

Rémi HAGUENAUER, Nolhan RICARD, Marcos PRATA, Quentin HUETTER