Dans les décombres de ce qui fut autrefois le carrefour des mondes, un fantôme nommé Yougoslavie hante encore les esprits. La «Yougo-nostalgie» n’est plus un regret, c’est un mode de vie pour certains, une mémoire politique pour d’autres.

Mark Levental est un ex-yougoslave ayant grandi en Croatie. Il a profondément été marqué par la guerre et a construit son identité autour de la dissolution de son pays. Interrogé dans le cadre de cet article, il parle de la «yougo-nostalgie» comme d’un sentiment qui dépasse la simple mémoire historique : « Elle fait partie de mon identité, en fait, d’une certaine manière. » Une affirmation qui illustre la profondeur de ce lien. Cette vision de ce qu’était la Yougoslavie peut sembler utopique: « C’est un idéal, évidemment, c’est un concept qui est idéalisé.» assume Mark.

Plus de trente ans après sa disparition, l’ancien régime socialiste continue de projeter son ombre sur les Balkans. (Dans les rues de Belgrade, Sarajevo ou Ljubljana, son souvenir affleure dans les mémoires, dans l’architecture, dans les débats politiques et jusque dans les tensions qui traversent encore la région.) Pays disparu des cartes, la Yougoslavie demeure pourtant une référence, parfois un mythe, parfois une blessure. Son histoire dépasse celle d’un état dissous. Elle raconte une expérience politique singulière, née des ruines de la guerre, portée par un homme, Josip Broz Tito qui fonde une Yougoslavie socialiste unie et indépendante de Moscou après sa rupture avec Staline en 1948. Membre des non-alignés, le pays est relativement prospère et ouvert, comme le rappelle Mark: « Il y avait une particularité avec la Yougoslavie de l’époque de Tito, c’est que c’était le seul pays où on pouvait voyager sans visa, que l’on vienne de l’Est ou de l’Ouest. »
Pour ceux qui ont connu la Yougoslavie, le souvenir est souvent marquant. Mark, qui y a passé une partie de son enfance, évoque une coexistence perçue comme naturelle
«On ne se posait jamais la question de savoir qui était serbe ou croate. Mes amis venaient de Belgrade ou de Novi Sad. Puis, du jour au lendemain, ils ont disparu. » On remarque réellement une rupture entre les ethnies au commencement de la guerre.
Il cite également Sarajevo qu’il décrit comme étant le « cœur » de la Yougoslavie et un symbole de vivre ensemble :
« On pouvait entendre l’appel du muezzin, voir des religieuses traverser la rue et un rabbin se rendre à la synagogue, le tout dans le même quartier. C’était une forme de coexistence naturelle. »
Lorsqu’il retourne à Sarajevo après le conflit, à la fin des années 1990 puis au début des années 2000, le choc est profond. La ville porte encore les cicatrices de cette crise: des immeubles criblés d’impacts, des infrastructures détruites, les paysages urbains disloqués. »
Il n’y avait presque plus une vitre intacte on a l’impression que c’est des énormes morceaux d’emmental où on a croqué des morceaux. C’est bien violent.
témoigne -il. La reconstruction est visible, mais incomplète, et parfois troublante: des mosquées flambant neuves côtoient des bâtiments laissés en ruine.
La situation actuelle entre les pays de l’ex Yougoslavie n’est pas stable et les pays sont en tensions permanentes dues à leur histoire commune. La Bosnie-Herzégovine est divisée en trois entités distinctes, divisées en trois zones principales où chaque communauté ethnique majeure dispose de sa propre représentation au sein du pouvoir exécutif. Ce système de présidence tournante, attribuant un siège aux Serbes, aux Croates et aux Bosniaques, vise à maintenir l’unité nationale et à prévenir la résurgence de violences intercommunautaires. Mais il existe aussi des tensions en Macédoine du Nord et en Serbie en raison du Kosovo. Tous ces conflits, malgré leurs bases historiques, semblent tout de même paradoxaux, ce que relève Mark: « Ce qui est marrant, c’est que ce sont des peuples qui sont hyper proches. Même langue, même culture musicale, même nourriture. Tout le monde connaît des gens de tous les coins. Il y a plein de familles mélangées de partout. Mais ils préfèrent s’attarder sur leurs différences . C’est les Balkans, je crois. »
Mark ironise sur les frontières qui deviennent de plus en plus petites et sur les conflits territoriaux avec cette blague : « C’est Mila Marković ( la femme de Milošević qui était le président d’abord de la Yougoslavie après Tito puis par la suite président de la Serbie) qui se réveille le matin, elle écarte les rideaux puis elle voit un flic dans le jardin. Elle se tourne vers son mari puis elle lui dit : « Mais putain, il fout quoi ce flic dans le jardin ? » il lui répond: « Non, c’est pas un flic, c’est un douanier. »
Cette blague illustre le sentiment des yougo-nostalgiques d’avoir perdu leur identité dans une guerre dont ils sont tous sortis perdants.
« C’est une guerre que tout le monde a perdu, tous ces pays en sont ressortis moins forts. »
conclut Mark.