La vie sous contrainte des habitant·es de la zone la plus surveillée au monde

La zone démilitarisée coréenne, lieu de tension internationale et local, ne se limite pas à une frontière militaire. Elle influence profondément la vie des populations y vivant. Restrictions de déplacement, séparation des familles, contrôle permanent et climat de tension rythment le quotidien des habitant·es. De part et d’autre, cette ligne invisible façonne les modes de vie, les libertés et même les espoirs d’avenir.

La division de la péninsule coréenne prend forme durant la guerre de Corée. Après la Seconde Guerre mondiale, la Corée, qui anciennement était occupée par le Japon, est divisée en deux zones d’influence : au nord, soutenu par l’Union soviétique, et au sud, par les États-Unis. En 1950 les tensions explosent suite à l’invasion par la Corée du Nord de la Corée du Sud. Ce conflit brutal, impliquant également des forces internationales tel que les Etats-Unis d’Amérique, dévasta le pays, mais fit également de nombreux morts. Aucun camp ne parvient à prendre l’avantage décisif après trois années de combats. En 1953, l’armistice de panmunjom est signé, mais contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’un traité de paix. Techniquement, les deux Corées sont toujours en guerre aujourd’hui. C’est en revanche cet accord qui donne naissance à la Zone démilitarisée coréenne (DMZ). Cette bande de terre, longue d’environ 250 km et large de 4 km, coupe la péninsule en deux le long du 38e parallèle. Elle sert de zone tampon, destinée à éviter toute reprise immédiate des combats.

Mais en réalité, c’est un espace où les tensions géopolitiques et les espoirs de réunification sont très présents. Il y a deux villages qui incarnent cette dualité: Daeseong-dong, qui est le seul village sud-Coréen situé dans la DMZ, et Kijong-dong, qui est son pendant nord.

: Un agriculteur devant un champ de ginseng à Kaesong, en Corée du Nord. Un autre agriculteur se tient dans son champ, situé près de la clôture de la zone démilitarisée, la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Ci-dessus : Un agriculteur devant un champ de ginseng à Kaesong, en Corée du Nord. Un autre agriculteur se tient dans son champ, situé près de la clôture de la zone démilitarisée, la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Les deux visages de la frontière:

À cette frontière, deux villages se font face. D’un côté, le village sud-coréen de Daeseong-dong (souvent appelé Taesung comme sur la carte), habité d’un peu plus de 150 habitant·es. Leurs vies se déroulent sous haute surveillance permanente ainsi que de règles strictes, il reste malgré cela, un cas unique au monde. De l’autre, Kijong-dong, officiellement désert, mais longtemps utilisé comme vitrine politique par le Nord. 

Les habitant·es de Daeseong-dong doivent respecter un couvre-feu fixé à 19h, chaque entrée ou sortie du village est contrôlée par l’armée, et seul 3 bus par semaine leurs permettent d’accéder, à l’hôpital ou bien le coiffeur, tous situé, en dehors de la DMZ. La présence militaire est constante, et les identités sont vérifiées régulièrement. Malgré ces contraintes, le village possède des infrastructures modernes, et les habitant·es bénéficient d’avantages fiscaux et économiques pour compenser les conditions de vie particulières, telle qu’une exemption d’impôt ou de loyer. 

Dans une interview accordée à BBC News, une habitante de Daeseong-dong, Kim DONG-RAE, évoque la séparation douloureuse des villages provoqué par la guerre :

« Don’t get me started on what I went through during war, it was unspeakable, we were caught in the crossfire, both sides were fighting at each other, with the village in the middle. »

traduction :

« Ne me lance même pas sur ce que j’ai vécu pendant la guerre, c’était indescriptible. Nous étions pris entre deux feux : les deux camps se battaient l’un contre l’autre, avec le village au milieu. »

Son témoignage rappelle que derrière l’apparente tranquillité actuelle, le passé reste profondément ancré dans les esprits des citoyen·nes, majoritairement octogénaires.

Ainsi le maire du village, Kim DONG-GU, nous explique que même si aucun conflit ouvert n’a lieu aujourd’hui, la proximité immédiate avec la Corée du Nord maintient une tension permanente. Les habitant·es vivent avec l’idée que la situation pourrait changer rapidement.

« It looks peaceful now, but underneath this, there’s an eeriness. People here carry a bit of fear inside them. »

traduction :

« Ça a l’air paisible maintenant, mais sous cette apparence, il y a quelque chose d’inquiétant. Les gens d’ici portent une part de peur en eux. »

Le côté Nord coréen:

En face, côté nord-coréen, se trouve Kijong-dong, souvent surnommé le « village de propagande » par les Sud coréen·nes. Construit dans les années 50, il était censé démontrer la prospérité du régime nord-coréen aux yeux du Sud. Mais de nombreuses observations ont révélé que les bâtiments sont en grande partie vides, sans véritables habitant·es, que les lumières s’allumaient à des horaires fixes, et des haut-parleurs diffusaient des messages de propagande à destination du Sud. Aujourd’hui, ces activités ont fortement diminué, et le village est généralement considéré comme abandonné.

Photo satellite de la DMZ coréene indiquant la proximité des deux villages
« The hiden village just meters from North Korea » BBC News

 Ci-dessus : une carte montrant la proximitée des deux villages présentés dans l’article, et donc un espoir de réunification un jour. 

Une guerre sans fin apparente:

Ces deux villages symbolisent à eux seuls la division de la péninsule coréenne depuis la guerre de Corée. D’un côté, une communauté vivante mais contrainte par la sécurité et la mémoire du conflit. De l’autre, une façade vide, témoin d’une époque où l’image comptait autant que la réalité. Entre eux, seulement quelques centaines de mètres, aucun réel mur ou aucune réelle barrière a part un fossé,  un fossé politique, idéologique et humain immense.

Aujourd’hui, la DMZ reste un rappel tangible de l’absence de paix et de l’espoir tenace d’une réunification. Les habitant·es vivent avec l’idée que la situation pourrait changer rapidement, comme le souligne Kim DONG-GU. En attendant, la DMZ demeure une cicatrice ouverte, où le passé et le présent se heurtent, et où chaque jour est une preuve de résilience face à l’impossible.

Par : Gary PIEDBOIS, Louise DUFOUR, Mathis HARNIST et Harold BEYENE