La frontière linguistique au Maroc n’est pas qu’une simple frontière, elle est une identité, une résistance, et parfois une fierté. Entre l’arabe, langue officielle et dominante, et le berbère, le tamazight, langues ancestrales de millions de Marocains, une frontière invisible mais bien réelle s’est érigée au fil des décennies. Rencontre avec Monsieur et Madame El Fakhari, Berbères d’origine, dont les témoignages éclairent avec sincérité une identité longtemps marginalisée.
Une histoire marquée par l’effacement
Pendant des siècles, les Berbères ont peuplé le Maghreb bien avant l’arrivée de l’islam et de la langue arabe. Aujourd’hui encore, entre 15 et 20 millions de Marocains sont d’origine berbère, soit environ 40 % de la population totale du pays. Pourtant, pendant longtemps, leur langue a été marginalisée, reléguée au rang de dialecte rural sans prestige ni reconnaissance institutionnelle. Quatre dialectes principaux structurent cette diversité : le tarifit, le tachelhit, le tamazight central, et ses variantes dérivées.
« La volonté d’être libre ne meurt pas et la détermination de notre peuple survivra à la puissance des oppresseurs. » — Abdelkrim Al-Khattabi

La résistance berbère s’incarne historiquement dans des figures comme Abdelkrim Al-Khattabi, chef politique et militaire du Rif au début du XXe siècle, qui a mené la lutte contre l’oppression coloniale et pour la dignité de son peuple.
Les frontières se construisent au fil des générations
L’identité berbère n’est pas toujours un héritage pur et simple : elle est parfois le fruit d’une histoire complexe, mêlant migrations, alliances et mémoires croisées. M El Fakhari en témoigne avec une précision rare sur ses propres origines familiales :
« Je suis né dans une tribu à Temsaman. Mes arrière-grands-pères sont berbères, mais notre ancêtre de la 4e ou 5e génération était arabe. Il a fui le gouvernement alaouite car il devait se faire exécuter, et s’est installé à Temsaman. Il était imam et s’est marié là-bas. » — M El Fakhari
Cette histoire familiale illustre à elle seule la complexité des frontières communautaires au Maroc : loin d’être figées, elles se construisent et se transforment au fil des générations, des déplacements et des unions. Pourtant, malgré cette ascendance mixte, l’attachement à l’identité berbère demeure entier, d’après lui : « Je suis fier d’être Berbère, car ce sont mes origines. » — Monsieur El Fakhari
La pression de l’arabisation
Pour Monsieur El Fakhari, les premières expériences de la frontière linguistique se sont dessinées dès l’enfance, non pas sous la forme d’injustices subies, mais à travers les conditions de vie et les déplacements familiaux dictés par la recherche d’un avenir meilleur qu’il prône : « J’ai eu une belle enfance. J’avais cinq sœurs. La plus grande est partie au collège à 100 km de chez nous, à Nador. J’ai fait une année de primaire avec elle. J’apportais une chaise de chez moi pour assister à sa classe, car j’avais moins de six ans. Puis on a déménagé dans les années 80, de Temsaman à Nador, avec deux petites sœurs (une de quatre ans et une de deux ans), pour regrouper la famille et car mon père voulait qu’on fasse de grandes études. » — Monsieur El Fakhari
Si la langue berbère était celle du foyer, la pression de l’arabisation restait bien présente dans l’espace public et scolaire. Pour autant, Monsieur El Fakhari tient à nuancer l’expérience de sa génération :
« Dans notre génération, on entendait ces cas de racisme contre les Berbères, mais dans mon cas, on n’en subissait pas. » — Monsieur El Fakhari
La frontière au quotidien
Madame El Fakhari, elle, a grandi dans un village proche de Ifassen, dans une communauté où le tamazight était non seulement la langue quotidienne, mais aussi le vecteur naturel de la transmission culturelle et religieuse. Son attachement à ses origines se mêle intimement à sa foi :
« Je suis fière d’être berbère, car la culture est musulmane. » — Madame El Fakhari
« J’ai vécu avec mon père dans un village à côté d’Ifassien jusqu’à mon mariage. » — Madame El Fakhari
Ce qui frappe dans le témoignage de Madame El Fakhari, c’est la frontière linguistique qu’elle porte en elle au quotidien, non pas comme une exclusion imposée de l’extérieur, mais comme une réalité profondément intériorisée :
« Je ne parle ni arabe, ni français. Je ne parle que berbère. » — Madame El Fakhari
Quant aux injustices liées à l’identité berbère, son expérience rejoint celle de son fils : une vie préservée de la discrimination directe, même si la conscience de ces inégalités demeure. Elle évoque également la question des tatouages traditionnels amazighs, pratique culturelle ancienne, avec une réflexion empreinte d’humilité :
« Nous n’avions jamais reçu d’injustice pour cause d’être berbère. » — Madame El Fakhari
« Les tatouages, c’est juste pour faire beau, comme un bijou. Mais j’étais ignorante, car je ne savais pas que c’était interdit dans la religion. » — Madame El Fakhari
Des revendications toujours d’actualité
Le 20 avril 2025, à Marrakech et Rabat, des milliers de personnes se sont rassemblées pour la 45e édition du Printemps Amazigh, célébrant la langue et la culture berbères. Cet événement témoigne d’une vitalité nouvelle du mouvement amazigh et d’une revendication toujours d’actualité : celle d’une égalité réelle entre les langues et les communautés au sein d’un Maroc pluriel. Ce n’est qu’en 2011 que le tamazight a été reconnue langue officielle dans la Constitution marocaine, aux côtés de l’arabe ; une avancée symbolique, mais qui ne suffit pas à effacer des décennies de marginalisation.
« Mieux vaut un seul homme valeureux que cent lâches. » — Proverbes berbères de Kabylie (1996)
Les témoignages de Monsieur et Madame El Fakhari illustrent une réalité nuancée : celle d’une génération qui n’a pas forcément subi la discrimination de front, mais qui a grandie dans un pays où la frontière entre langue dominante et langue minoritaire structurait silencieusement les trajectoires de vie, les choix d’études, les déménagements et jusqu’aux identités les plus intimes. Cela nous permet d’estimer que : « L’homme brave a deux fortunes. » — Proverbe berbère
